EuroCommons teams at salle Wagram

Un 1er juillet sous le signe des communs et de la souveraineté

Une même journée, deux rendez-vous, et le sentiment très net qu’une bascule s’opère. Ce 1er juillet 2026, le Salon de la souveraineté numérique et le lancement d’EuroCommons par la Caisse des Dépôts disent, chacun à leur manière, que les communs numériques et l’Open Source ont changé de statut : d’alternative tolérée, ils deviennent la composante stratégique d’une autonomie numérique à atteindre. Retour sur ce que ce phénomène doit à un mouvement désormais mature et sur les conditions qui restent à réunir pour qu’il tienne.

Il faut parfois faire une pause pour mesurer et apprécier le chemin parcouru. Ces dernières années, les lignes ont bougé à une vitesse que peu d’entre nous auraient osé prédire ou espérer, et ces derniers mois ont été les plus intenses. Dans un contexte géopolitique qui matérialise les rapports de force et les (abus de) dépendances, les bénéfices de l’Open Source et des communs numériques sont dorénavant unanimement reconnus. Ce 1er juillet 2026 en est une illustration frappante : deux rendez-vous, une même direction. Les communs numériques, au travers de l’Open Source, sont la voie principale d’une souveraineté retrouvée.

Le premier rendez-vous, c’est le Salon de la souveraineté numérique (du 30 juin au 1er juillet 2026). Il y a peu encore, les idées d’autonomie, de réversibilité, d’interopérabilité et de souveraineté restaient cantonnées à quelques cercles spécialisés ou militants. Le programme de l’événement démontre, par le nombre et la qualité des projets et des intervenants et intervenantes, la diversité des actions déjà engagées. La souveraineté n’est plus une idée abstraite, c’est au contraire un mot d’ordre largement partagé, secteurs public et privé confondus. En participant à la table ronde de l’après-midi « L’open source face aux GAFAM : alternative crédible ou illusion ? », nous reviendrons sur quinze ans de réflexions et d’actions, de quoi rappeler les enjeux autant que les solutions (souvent déjà) existantes. C’est d’ailleurs le fil que nous tirons depuis des mois, de l’analyse « Souveraineté sans rivalité, la voie de l’Open Source ? » au billet « Ouvrir pour durer : penser les infrastructures numériques publiques à l’ère des communs », jusqu’à nos contributions à la consultation de la Commission européenne sur les écosystèmes numériques ouverts.

Mais s’il fallait retenir un signal aujourd’hui, ce serait celui d’EuroCommons, organisé par la Caisse des Dépôts. Voir un acteur de ce poids et de cette nature s’engager aussi fortement en faveur des communs et de l’Open Source est plus mémorable encore. Adossé au plan stratégique Horizon numérique 2030 (18 milliards d’euros), EuroCommons rassemble quelque 300 organisations européennes (DSI, éditeurs Open Source, fondations et institutions publiques) pour former onze coalitions autour de briques logicielles critiques (sur différentes thématiques telles que : poste de travail, communications, virtualisation, identité et annuaires, sécurité) et s’engager à migrer ensemble. Le premier TechSprint, lancé ce 1er juillet, ouvre une série de cycles d’action de quelques mois au terme desquels les organisations engagées pourront basculer vers des communs européens ouverts et soutenables.

Cet engagement vient nourrir une ambition européenne affirmée de longue date, récemment incarnée par le paquet « souveraineté technologique » de la Commission européenne du 3 juin 2026 et la Stratégie Open Source européenne qui l’accompagne, mais qui, jusqu’ici, n’avait jamais rencontré d’écho français de cette envergure.

Les investisseurs (publics) comme nouveaux acteurs dans la place

Pour donner le contexte poliment : l’Open Source et, plus largement, les ressources ouvertes ont toujours eu du mal à trouver leur place auprès des financeurs publics. Que ce soit la Caisse des Dépôts (ou encore la banque des territoires), la DGE, la BPI ou, dans une certaine mesure, le SGPI, les modèles ouverts ont longtemps été regardés au mieux comme des contre-modèles aux réussites capitalistiques et au pire comme des projets artisanaux (et non conformes aux grilles d’évaluation des banques publiques). Le modèle de la mutualisation et du commun par l’Open Source (des utilisateurs contributeurs plus que des actionnaires) a toujours été difficile à « vendre », ce qui, d’expérience, a freiné le développement des acteurs de l’Open Source. La conséquence de cette situation est que la pérennité des projets Open Source a souvent tenu à la persévérance de quelques acteurs, financeurs et/ou fournisseurs.

C’était la même chose pour les approches par les communs alors qu’il est tout à fait possible de parler d’argent sans tabou (la valeur publique, le coût total de possession, le financement de la maintenance autant que de l’innovation), comme nous avons commencé à le faire lors du panel « La rentabilité des communs numériques » à Numérique en commun[s] 2025.

C’est précisément ce que cette bascule vient corriger. Qu’un acteur de ce poids, l’investisseur étatique, choisisse d’« investir » — et donc de valider — le champ des communs ne vaut pas seulement caution : c’est le symbole que la société a changé, qu’il devient de plus en plus possible d’inscrire ces démarches dans la durée, avec les moyens qui leur ont si souvent manqué.

Les dynamiques de collaboration et de coconstruction existent depuis très longtemps, et les communautés, notamment industrielles, n’ont pas attendu pour se structurer, mais avec des outils et un support limités.

La coalition mène-t-elle au fork ?

La notion de coalition a questionné la définition de l’Open Source, le rôle des éditeurs Open Source ou encore l’intérêt de « reprendre le contrôle » — au besoin par la force — de solutions Open Source insuffisamment souveraine. La Stratégie européenne elle-même envisage désormais de se doter d’une capacité à forker des projets critiques afin d’assurer une gouvernance véritablement partagée. L’écosystème Open Source s’est construit pendant quarante ans, et de nombreux acteurs économiques y ont cherché et trouvé un modèle soutenable ; il ne s’agit pas de décourager ce mouvement communautaire en ignorant cet effort et ces ressources, de la même façon qu’il est nécessaire de les aider à contribuer aux nouveaux élans.

L’Open Source n’est pas antinomique d’un modèle d’éditeur, et nous avons la chance de connaître de nombreux succès en France et en Europe (voir par exemple l’annuaire du CNLL). En revanche, certains modèles et certains projets d’éditeur ne sont pas nécessairement compatibles avec des logiques communautaires, et il s’agit là autant d’une question d’argent que de gouvernance (les deux étant généralement intimement liés). Tout l’enjeu est de permettre à ces acteurs (demandeurs et offreurs) de se rencontrer pour partager, en toute transparence, leurs contraintes et leurs solutions respectives.

Oui, l’Open Source offre cette « arme absolue » qu’est le fork. Mais celles et ceux qui ont déjà lancé, voire forké, un projet savent qu’il s’agit le plus souvent d’une perte pour toutes et tous. Le lancement d’Euro-Office, fork agressif d’OnlyOffice annoncé fin mars 2026 à Berlin par une coalition d’éditeurs et d’hébergeurs européens (dont Nextcloud et IONOS), en offre une illustration qui laisse un goût amer. Néanmoins, retenons que les usages dans l’Open Source veulent qu’il s’agisse d’abord de dialoguer et de rechercher un consensus, et que ce n’est que lorsque la gouvernance ne suffit pas ou ne permet pas le consensus que le fork peut être envisagé.

L’objectif de ce TechSprint répond à ce premier enjeu de dialogue, simple à énoncer et plus exigeant à mettre en œuvre. Il s’agit de faire travailler ensemble, dans un temps court, des acteurs venus d’horizons distincts pour poser les bases de communs partagés. Il ne s’agit pas de produire un argumentaire, mais d’amorcer concrètement la définition et la mise en marche de coalitions capables de porter ces ressources dans le temps. Après une matinée de déclarations, l’après-midi est tout entier consacré au travail en coalitions ; c’est là, autour de chaque brique critique, que doivent émerger les premières spécifications partagées et les prochaines étapes de migration.

L’intérêt de l’exercice est évident : rien ne remplace le fait de se mettre autour de la table, de confronter les besoins réels et de construire ensemble. Mais si le bon sens laisse entrevoir le bien-fondé d’une telle démarche, il ne faut pas en sous-estimer la complexité : faire converger des intérêts variés, articuler des contraintes juridiques, techniques et organisationnelles, et tenir le cap au-delà de l’enthousiasme initial.

Ce qu’on en retire

Les discussions restent intenses, avec néanmoins l’enjeu de faire changer la situation actuelle sans nécessairement ignorer tout ce qui préexiste. Notre parti pris est de considérer qu’une grande partie des recettes du succès préexistent et ne demandent qu’à être appliquées sans réinventer ce qui fonctionne déjà : c’est pleinement le sens d’EOLE 2026, consacré cette année à l’open source et à la souveraineté, un rappel que le logiciel libre poursuit l’autonomie numérique depuis quarante ans, bien avant que le mot « souveraineté » n’entre dans le vocabulaire des politiques publiques.

Pour la suite, trois exigences nous semblent devoir être réunies :

  • 1. Une ressource ouverte et partagée, juridiquement comme techniquement. L’un ne va pas sans l’autre : une licence ouverte sans accès technique réel (ou l’inverse) ne suffit pas. L’équilibre se joue ensuite dans le périmètre : distinguer ce qui doit être maintenu collectivement de ce qui relève de l’accessoire, sans confondre la fin (coconstruire un socle ouvert et partagé) et les moyens (qui peuvent parfois reposer sur des licences exclusives). Toutes les organisations n’ont pas les mêmes enjeux, et il ne faut pas oublier la place des TPE et des petites structures dans la contribution.
  • 2. Une communauté réelle et organisée. C’est elle qui assure la pérennité ; sans elle, la ressource la mieux conçue finit par s’éteindre. Pour être forte, elle doit être représentative et réunir aussi bien les fournisseurs de technologies que les utilisateurs finaux, les financeurs directs et indirects. Un commun qui n’est pas utilisé dépérit. Un effort particulier a d’ailleurs été fait pour que ces différents acteurs (TOSIT, MEDEF, APELL, CNLL, OW2, Eclipse Foundation, etc.) soient présents et actifs.
  • 3. Une capacité à durer au travers de règles standardisées et équitables, portée par deux moteurs indissociables : une gouvernance effective et un financement approprié.

C’est précisément le triptyque ressource, communauté et gouvernance qui structure la définition des communs numériques (voir le canevas de gouvernance des communs numériques).

Pour finir, le commencement, c’est la communauté. On ne décrète pas un commun, on le fait vivre. Et pour qu’il vive, il faut rester bienveillant et permettre à chacun d’apporter sa contribution à un exercice par nature collectif.

Un projet comme EuroCommons est un appel à la concertation et à la mise en marche de ces coalitions. Chaque contribution compte, quelles qu’en soient la forme et l’ampleur. C’est ensemble que ces communs prendront corps, et c’est dans cet esprit d’ouverture qu’ils tiendront.