La propriété intellectuelle dans l'industrie de l'Open Source (gazette du droit des technologies avancées)

Onglets principaux

Ce « dossier » regroupe deux articles publiés en 2009 sous le titre La propriété intellectuelle dans l’industrie de l’Open Source au sein de la Gazette du droit des technologies avancées (en octobre 2008 et février 2009).

L'introduction :

  1. Un constat de réussite. Le sentiment est aujourd'hui unanimement partagé : les Logiciels Libres et Open Source1 ont un impact révolutionnaire sur l'industrie du logiciel. Ils permettent en effet un développement mutualisé plus rapide, plus efficace et moins onéreux... Des arguments qui convainquent ! Forts de ce constat, les éditeurs abandonnent la culture du monopole au profit de celle du partage et de l'Open Innovation2, et les études menées sur le marché mondial de l'Open Source professent un avenir radieux au secteur qui devrait quasiment tripler en valeur entre 2007 et 20123. Cette augmentation se traduira par un accroissement des offres Open Source, mais aussi par la généralisation de solutions logicielles mixtes résultant de l'immixtion graduelle de composants Open Source au sein de logiciels traditionnels — Gartner n'hésite pas à évaluer à 80% la proportion des logiciels qui intégreront un ou plusieurs composants libres en 20114...

  2. Une industrie du Logiciel Libre. Cette professionnalisation se concrétise par l'apparition de ce que l'on nomme l' « industrie du logiciel libre/de l'Open Source »5, qui est à l'origine d'initiatives concurrentes ou – plus fréquemment – complémentaires et conjointes aux efforts et projets communautaires (75% des contributeurs au noyau Linux sont en effet salariés pour cette tache par leur société – qu'il s'agisse de société de services, d'édition ou de fabricants de matériel)6. Cette apparition s'accompagne d'une réplication, appropriation et optimisation des outils et des pratiques développées au cours des premières décennies du mouvement, afin de leur permettre de répondre aux contraintes et intérêts des sociétés. Si la gouvernance et la conduite de projet sont indubitablement impactées, nous nous attacherons essentiellement dans cette étude à l'influence de l'Open Source sur la politique en matière de Propriété Intellectuelle des entreprises et sur les aspects contractuels, renvoyant pour les autres points aux travaux du groupe de travail Syntec Informatique-FniLL7.

  3. Une histoire riche. Par souci de concision, nous passerons l'étude de la genèse du mouvement, trop dense et par ailleurs parfaitement décrite sur Internet. Nous tirons néanmoins de ces vingts dernières années (et surtout à l'action et à la persévérance des individus et des industries qui ont très tôt fait le pari, par opportunisme ou croyance, du Libre) une maturation du Libre et des idées qu'il véhicule8. Nous évitant d'une part l'enfermement dans une culture du monopole économique, nous en avons tiré un modèle, un système alternatif entier. L'apport est aussi terminologique puisque l'on sait aujourd'hui : qu'un logiciel est dit Libre dès lors que ses utilisateurs peuvent (techniquement et juridiquement) l'utiliser, l'étudier, le modifier et le redistribuer conformément aux libertés définies par la Free Software Foundation9 ; qu'une licence est dite Open Source dès lors qu'elle répond à une série de dix critères posés par l'Open Source Definition10. Si nous prônons la mise en place de nouvelles définitions normatives11, il nous semble en revanche parfaitement inutile – et contreproductif – de remettre en question les définitions existantes dès lors qu'elles sont unanimement comprises et partagées12.

  4. Mesurer les implications du choix des entreprises. Conscientes que les avantages dépassent les inconvénients13, les entreprises « consommatrices de logiciels » (éditeur, sociétés de services, fabricant de composants, etc.) choisissent donc spontanément d'adapter leur pratique et organisation afin d'accueillir du code sous licence Open Source. Néanmoins, l'introduction de code tiers, qu'il soit ou non Open Source, constitue un risque nécessitant d'être maîtrisé – ainsi, les logiciels libres donnent plus de droits aux utilisateurs et leur ouvre des options techniques, mais leur imposent aussi grande vigilance14. Elles se retrouvent donc avec un enjeu double qui est, d'une part, de construire un modèle économique qui ne soit plus fondé sur le contrôle étroit d'un monopole et, d'autre part, de se conformer aux conditions d'exploitation posées par des tiers15.

  5. Cumuler les droits pour accroitre leurs intérêts. Les différents droits de propriété intellectuelle gagnent, dans leur usage, à être exploités cumulativement afin d'affiner le contrôle sur l'exploitation principale et subséquente de créations (logicielles ou non). Ainsi, l'établissement d'un business model passe par la réalisation d'un audit de la propriété immatérielle du projet nécessaire à la détermination précise de l'orientation que l'on souhaite donner à son usage : tout en tenant compte qu'une seule création (par exemple un logiciel) peut être l'objet de plusieurs droits16, et que plusieurs créations interdépendantes peuvent être soumis à des autorisations différentes (par exemple un logiciel et une base de données, ou une marque) ou similaires (par exemple deux logiciels intimement liés au point que l'un sera considéré comme dérivé de l'autre). Puisqu'il n'est pas possible dans cette étude d'appréhender la globalité du sujet, nous tâcherons de conserver une vision pratique et nous nous limiterons à détailler les connaissances nécessaires à une utilisation concrète des licences Open Source17.

  6. Mutualiser, contrôler et sécuriser... Fruit d'une démarche empirique, ce document a pour ambition de livrer les clés essentielles à l'appréhension du système contractuel défini par l'utilisation de Logiciels Libres. Exerçant ainsi leur « droit de se gouverner » elles-mêmes, les sociétés vont user massivement de contrats (dont les licences ne sont qu'un élément) pour construire le socle du système qui leur sied au travers de trois objectifs : tirer le meilleur parti de l'usage des licences Open Source (mutualiser) ; organiser une synergie avec les autres droits exclusifs (contrôler) ; et optimiser le système contractuel afférent (sécuriser).

Dans un souci didactique, cette étude se décompose en deux volets : l'examen des pratiques contractuelles inhérentes à l'utilisation des licences Open Source (I) est consécutif de l'optimisation de la propriété intellectuelle (II) — avec des préoccupations comme la non-exclusivité qui repose sur l'usage des licences Open Source et la titularité des droits que résolvent les copyright assignment.

1Aussi dit FLOSS pour Free Libre Open Source Software

2D'après un terme consacré par Henry William Chesbrough, notamment dans « Open Innovation: The New Imperative for Creating and Profiting from Technology », Harvard Business School Press, 2003. Open Source et Open Innovation sont souvent utilisés comme synonymes.

3Évalué à 1,7 milliard de dollars en 2007, le chiffre d’affaires des "éditeurs" de logiciels libres devrait bondir à plus de 4,8 milliards de dollars en 2012, soit une croissance annuelle de près de 25%. Voir l'étude IDC (référence).

4Gartner report "User Survey Analysis: Open-Source Software, Worldwide, 2008"

5Les intérêts de la profession étant de plus en plus entendu, notamment grâce à leur défense par la voie d'associations professionnelles dédiées, comme la FniLL (Fédération Nationale de l'Industrie du Logiciel Libre) à l'échelle nationale (d'autres représentations existent aussi aux niveaux locaux ou régionaux), ou générale comme le Syntec Informatique.

6D'après les chiffres donnés par Jonathan Corbe, fondateur de LWN.net et contributeur au noyau linux, Linux.conf.au 2010, Wellington, 2010

7Et qui donneront naissance à un livre blanc intitulé « bonnes pratiques en matière de conception et de pilotage de projets informatiques incluant ou composés de logiciels libres », édité par le Syntec Informatique et la FniLL, sous la direction d'Olivia Flipo et Benjamin Jean, à paraître, janvier/février 2010.

8Certains mouvements en dehors du logiciel ont aussi grandement fait avancer ces idées : tel Lawrence Lessig, notamment « l'avenir desidées ».

9Ainsi, un logiciel qui serait dans le domaine public et dont les sources seraient accessibles pourrait être valablement qualifié de Logiciel Libre.

10Une définition fortement inspirée de la Debian Free Software Guidelines et rédigée par Bruce Perens. Les licences sont certifiées Open Source par l'Open Source Initiative au regard de cette définition (il y en a 70 licences certifiées Open Source à ce jour).

11Avec pour ambition de permettre de définir les obligations des licences, tout comme les définitions actuelles définissent les droits. À cet égard, voir Benjamin Jean, « Compatibility / Incompatibility », European Open Source & Free Software Law Event, Bruxelles, 2009,

12Il nous semble en effet primordial de ne pas céder aux pressions visant à jouer de la sémantique pour manipuler nos appréhensions des concepts.

13Cette réflexions s'apprécie au regard de multiples paramètres : tant de la société, de ses solutions, que des concurrents et de leur propre comportement (avec des décisions subies lorsqu'il s'agit de répondre au choix de l'open source par le concurrent ; ou stratégique car il peut être intéressant d'être le premier à faire un tel choix).

14De plus en plus d'études et travaux universitaires sont attachés à ces enjeux – on pense notamment au groupe de travail coanimé par la FniLL et le Syntec Informatique et autres séminaires spécialement dédiés à ce sujet (comme l'European OpenSource & Free Software Law Event).

15L'Open Source n'étant pas en tant que tel UN modèle économique puisqu'il est possible d'imaginer de multiples nouveaux modèles lorsqu'on fait le choix, entier ou partiel, de l'Open Source.

16En ce qui concerne le logiciel : droit d'auteur, marque, éventuellement transfert de propriété s'il s'agit d'un support physique

17Les aspects plus généraux liés à une utilisation dissociée des différents droits de Propriété Intellectuelle sont par ailleurs décrits au sein d'ouvrage généraux sur la propriété intellectuelle, même si l'Open Source invite à accentuer et préciser cet usage.

 

Informations
Benjamin Jean
Gazette du droit des technologies avancées, octobre 2008 et février 2009
Date de publication: 
15/02/2009 - 08:00
Licence(s): 

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